Entretien avec Jean-Louis Mainguy: Les jeunes couples recherchent un esprit
épuré et résolument contemporain. - Mai 2003
Jean-Louis Mainguy n'est plus à présenter.
Quand nous étions encore jeunes étudiants aux beaux-arts, son nom
était déjà une référence dans le monde fabuleux
de la décoration. Internationalement connu, cet homme minutieux au goût
raffiné et à l'esprit créatif, a su garder en vrai professionnel,
une modestie et une simplicité exemplaires. |
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Auteur de nombreux grands projets d'habitations, il a également signé
les réalisations de plusieurs grands hôtels et de certaines banques
telles que le siège de la BNPI, les bureaux de direction de la Fransabank
et certaines agences de la banque Saradar… Installé au Liban depuis
son adolescence, ce pays représente pour lui un endroit de charme et de
cœur. Sa maison est de style traditionnel libanais avec la folie d'un orientaliste
à qui elle appartenait avant de devenir sa résidence.
C'est en 1980 que la société "Jean-louis Mainguy architecture
d'intérieur" a vu le jour, pour devenir actuellement une adresse prestigieuse
et célèbre dans ce domaine. Diplômé de l'ALBA (Académie
libanaise des beaux-arts), il a également suivi un stage de fin d'études
en design industriel à l'ENSAD (école nationale supérieure
des arts décoratifs) à Paris, puis s'est spécialisé
dans les décors de scènes et de cinéma en Angleterre; il
a ainsi signé les décors d'un montage théâtral de Roger
Assaf sur un texte de Nadia Tuéni « Juin et les mécréantes
»; "actuellement, nous travaillons sur deux projets dit-il, l'un pour
un film de cinéma, l'autre pour une pièce de théâtre
en cours de réalisation; j'ai également travaillé sur les
« Petites Guerres » de Maroun Baghdadi et « Beyrouth la Rencontre
» de Birham Alaouiyeh pour le cinéma."
Cependant le nouveau projet en cours dont il semble le plus fier est sans doute
"La Marina Towers" sur le front de mer de Beyrouth, qui sera achevé
en 2005.
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Dans la décoration, qu'est-ce qui est le plus important d'après
vous?
D'une manière générale, l'harmonie est la chose la plus importante
dans l’architecture d’intérieure: l'éclairage est primordial
car c'est à partir de cet élément qu'on essaye de sculpter
un espace, de faire des jeux d'ombre et de lumière, de créer une
atmosphère personnalisée. Ensuite, vient le côté esthétique
de la chose, allié au fonctionnel. Ce qui prime en définitive dans
tout ceci, est sans doute la fonction et le confort. Un siège se doit d'abord
d'être confortable, s'il est beau et confortable c'est l'idéal mais
s'il est beau tout court ce n'est plus un siège mais une sculpture. Il
peut y avoir une certaine contradiction à ce niveau.
Pour ce qui est des couleurs, je considère qu'elles sont toutes belles
intrinsèquement sans aucun préalable ; tout dépend du savant
dosage et de la composition finale, afin que la fusion des différentes
couleurs et nuances soit harmonieuse. Dans quel style les jeunes
couples cherchent-ils surtout à meubler leur appartement? Classique, art
déco, moderne ou zen?
Ils recherchent un esprit épuré et sont résolument contemporains
bien sûr: l'idée d'un mélange entre l'art déco et le
moderne est également omniprésente chez certains. Pour d'autres,
c'est le mélange entre les grands « classiques du moderne »
repris par le design italien et les lignes contemporaines, voire avant-gardiste.
Les lignes très pures d'un mobilier confortable et d’une très
belle finition sont primordiales.
Le Zen est une école, un style à part qui n'est pas nécessairement
adapté à notre style de vie, dans notre manière de nous installer,
de nous asseoir, de concevoir l'espace. Cependant, il peut y avoir toujours une
interprétation personnelle de cette tendance de manière à
l’adapter à nos besoins et à notre esthétique; personnellement,
j'ai un faible pour la période art déco, les meubles des années
quarante et cinquante qui sont pleins d'esprit et d'invention. Quelles
sont les tendances actuelles?
On commence un nouveau siècle, nous sommes en quête d’une
nouvelle identité. Le siècle dernier est en train déjà
de se synthétiser, les années soixante dix, soixante, cinquante,
quarante ont été scientifiquement étudiés par décennies
dans de nombreux ouvrages. Nous vivons aujourd’hui une sorte de kaléidoscope
qui est une fusion de toutes ces années, parce que nous sommes en train
de rechercher la nouvelle tendance de la prochaine décennie. Le mot «
tendance » qui revient souvent actuellement appartient à un courant
interrogatoire, une sorte de recherche basée sur les périodes art
déco, "modern style", "pop art", années soixante
dix, quatre vingt, etc... Tout peut être permis, à condition de le
faire avec une certaine simplicité, une pureté impérative.
L'idée est de ne plus avoir de surcharge dans un intérieur mais
de remplir l’espace par une densité réfléchie.
Qu'avez-vous à dire côté rideaux?
Pour les rideaux, nous nous dirigeons vers leurs simplifications: ils
se doivent d'abord d'être des protecteurs de lumière et de soleil
et en même temps, quelque chose de presque inexistant pour ne pas porter
atteinte à l'architecture d'intérieure et être simplement
un élément de couleur ou d'expression d'un mur. On va donc s'orienter
vers des panneaux à la japonaise ou éventuellement des stores bateaux,
ou des stores vénitiens en bois, ou même des paravents coulissants.
La netteté est primordiale au niveau de la coupe, les formes sont pures
et géométriques, fonctionnelles. Et côté
sols?
Les sols peuvent être traités en béton coloré,
ou coulé et entièrement verni par la suite, ou en terrazzo incrusté
de marbre, pierre et poudre de marbre de différentes couleurs; il est possible
d'avoir également des parquets en lattes de bois assez larges. Nous nous
dirigeons de plus en plus vers la simplicité dans le design avec une finition
de grande qualité. La patine, le stucco vénitien
et la cire semblent être très à la mode pour la peinture murale,
de quoi s'agit-il exactement?
En fait, si un jeune couple a réellement envie de s'amuser à
peindre lui-même son appartement sans le confier à un peintre décorateur
professionnel, il est extrêmement facile de le faire grâce aux nouvelles
techniques de "patine" qui donnent un aspect de vécu, une identité,
une texture, une certaine chaleur à un mur. Une peinture normale à
l'eau visant à obtenir un glacis placé sur un fond déjà
peint est étalée avec un pinceau normal; le fond peut être
plus clair que le glacis lui-même. En utilisant une éponge ou un
chiffon, il est possible d'avoir un aspect nuageux, pointilliste, tachiste ou
encore tamponné mais il est conseillé de faire quelques essais auparavant
pour obtenir l'effet désiré.
On peut même s’essayer à des effets de craquelures, mais à
partir du moment où cela devient très recherché, il vaut
mieux s'adresser à un professionnel.
Le stucco vénitien est une technique un peu spéciale qui s'étale
avec une spatule en donnant une certaine transparence due à la superposition
des couches visibles de peinture, un peu comme les techniques de laque anciennes.
La cire vient si l'on veut s'ajouter au stucco en fin de parcours pour le protéger
puisqu'il devient ainsi imperméable. Elle lui donne également un
aspect plus achevé avec davantage de profondeur et de brillance. C'est
un isolant total.
Quel genre de projets avez-vous déjà réalisé
à l'étranger?
J'ai surtout réalisé des projets d'habitations, des lieux publics
et des hôtels, principalement en France, en Arabie Saoudite, aux Etats-Unis,
dans les pays du golfe, en Angleterre et en Espagne, ceci sans parler du Liban
où nous avons réalisé la plus grande partie de nos projets.
D'où puisez-vous votre inspiration?
De partout puisque l'inspiration est un exercice de recherche passionnant:
à partir du moment où vous vous mettez devant votre table de travail
et que vous commencez à réfléchir, la première muse
est d'abord bizarrement le caractère de votre client; réussir un
intérieur c’est d’abord répondre à l’identité
de l’habitant, à sa personnalité, en lui façonnant
sur mesure l’espace qui va le mieux lui convenir. Au-delà de ceci,
la création vient d'elle-même et les idées se succèdent
comme un fleuve immense et généreux.
Vous est-il déjà arrivé de lancer une mode dans l'ameublement?
Je ne pense pas qu'on puisse lancer de mode, on fait partie d'un courant
qui est universel. Certaines idées peuvent devenir acquises ou répétitives,
dans ce cas il est possible de dire que nous avons lancé une certaine idée;
si cette idée a été reprise et qu'elle devient une sorte
de courant, nous pourrons alors parler de mode.
Parmi vos diverses créations, quelle est l'idée qui a été
la plus copiée?
Beaucoup de tables basses, de canapés, de bibliothèques que j'ai
créés, ont été reproduits; tant mieux d'ailleurs,
je souhaite que beaucoup de mes idées le soient, parce que je considère
que ceci veut dire qu'elles sont bonnes; je suis très heureux lorsque je
revois ailleurs, certaines choses que j'ai réalisées dans mes projets.
Créez-vous des meubles personnalisés quand vous travaillez
sur un projet déterminé?
Nous créons absolument tous les meubles, de la table basse aux
canapés en passant par tous les accessoires. Ce sont des meubles uniques
qui portent le nom et l'empreinte de nos clients. Cependant, il est possible qu'ils
soient exceptionnellement reproduits à plus d’un exemplaire avec
l'autorisation du client.
Combien d'appartements réalisez-vous par an et quelle est la durée
des travaux?
Nous réalisons en moyenne quarante projets annuellement. D'une
manière générale, la durée des travaux varie entre
six et douze mois.
Dans quel esprit sont vos projets en cours de réalisation?
Tout nouveau projet est à aborder avec la même passion,
les mêmes interrogations, auxquelles il s’agit de trouver de nouvelles
réponses. Ainsi la « Marina Towers » est un des projets dans
lequel je m’investis âme et esprit. Il y va d’une certaine attitude
de bonheur qui en découle ; et quoi de plus extraordinaire que de trouver
le bonheur à travers les idées et les rêves que l’on
peut façonner pour en faire la réalité qui nous entoure et
que l’on côtoie tous les jours.
Nadine Fayad Comair
Revue du Liban
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